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Vous avez dit dépendance (s) Avec ou sans « s » ? partie 2

jeudi 7 mars 2002.

Ces deux histoires illustrent les deux facettes des états de dépendance alcoolique : Dans le cas de Monsieur G. il y eu une souffrance corporelle critique, une menace vitale provoquée par la décompensation brutale d’un équilibre d’adaptation du système nerveux à la présence continue de l’alcool dans un corps qui finissait par en avoir besoin pour fonctionner au quotidien. Le temps du sommeil privait l’organisme pour quelques heures et le manque de fin de nuit s’exprimait par les crises de sueur nocturne, les tremblements et les angoisses du réveil. Combinée au stress du refroidissement par la pluie glaciale, l’aggravation du manque d’alcool du lendemain, se traduisit par les crises convulsives préludes au redoutable delirium tremens auquel Monsieur G. échappa grâce aux soins dont il fut l’objet.

Le cas de Monsieur G. est censé illustrer un problème de dépendance physique et celui de Monsieur D. un problème de dépendance psychique. En réalité, ces deux aspects essentiels de l’état de dépendance aux boissons alcoolisées coexistent souvent chez le même individu. Il faut souligner que l’état de manque, ce qu’on désigne sous le nom de syndrome de sevrage est le plus spectaculaire, le plus accessible au traitement médical dit « cure de sevrage ». Cette dépendance physique mobilise plus facilement l’attention de l’entourage que la dépendance psychique. Celle-ci s’avère plus secrète…Elle n’est pas amendée par les cures de sevrage dites « cures de désintoxication ». Elle aura tendance à persister sans signes apparents tout au long de l’existence pour se manifester, se réveiller à l’occasion d’une alcoolisation « raisonnable »… Sa traduction ? le désir obsessionnel de consommer une boisson alcoolique contre la raison et la volonté du sujet.

C’est la dépendance psychique qui mérite vraiment le nom de dépendance. Elle traduit un désir incontrôlable : un désir devenu besoin impérieux qui se traduit mentalement par une obsession (étymologiquement, obsession vient d’un mot qui signifie assiéger). Pour ne pas réveiller l’obsession, la seule parade est la non-consommation de boissons alcooliques. Faut-il encore, que le dépendant d’alcools devenu lucide sur son état, prenne son intérêt de santé en main propre et défende son droit à la non-consommation, soit dit à contre-courant de notre ambiance culturelle. Cette prise de conscience constitue l’objectif essentiel de la thérapeutique des états de dépendance, objectif auquel les associations et mouvements de buveurs devenus abstinents (comme Croix bleue, Croix d’or, Vie libre et Alcooliques anonymes) concourent de façon essentielle car ils offrent des modèles de solidarité humaine, des groupes sociaux dont la norme est la non-consommation d’alcools…

Cette propriété d’induire chez certaines personnes un état de dépendance, l’alcool éthylique la partage avec d’autres substances dites psychoactives. On s’est rendu compte que les mêmes parties du cerveau étaient concernées par ce mécanisme de dépendance psychique quelle que soit la nature chimique de la « drogue ». Cela permet d’invalider la frontière entre produits psychoactifs licites (comme l’alcool et les tranquillisants) et illicites (comme le cannabis ou la cocaïne) et de définir un dénominateur commun : l’impossibilité de contrôler un comportement en dépit de la connaissance qu’on en a de ses conséquences négatives pour la santé et la vie.

Ce dénominateur commun a reçu le nom d’addiction. C’est un mot d’ancien français passé dans la langue anglaise et emprunté au vocabulaire juridique médiéval. L’addiction médiévale désignait la contrainte par corps, autorisée par la loi, qu’un créancier pouvait exercer sur le débiteur pour dette non payée. Il y a donc autour de ce terme d’addiction les concepts de dette, de contrainte, d’assujettissement.

Si les substances psychoactives comme les boissons
alcoolisées, les produits morphiniques, le cannabis ou la cocaïne
peuvent induire des comportements addictifs, on sait maintenant que l’incorporation d’un modificateur de l’activité neuronale n’est pas indispensable à la genèse de conduites addictives. La passion du jeu, les achats compulsifs (achats auxquels on ne peut pas résister), les conduites alimentaires maladives : boulimie et anorexie… En général, les conduites de recherche obsédantes de sensations fortes, tous ces faits sont considérés comme différentes formes d’addictions sans produits, de « toxicomanies sans drogues » (déjà définies ainsi en 1948 par Fenichel à propos de l’anorexie mentale).

Les dépendances seraient donc multiples…Mais le terme de « dépendance » ne recouvre pas que des faits pathologiques. Notre vie quotidienne rencontre souvent des situations de dépendances heureuses : la dépendance amoureuse par exemple ou la dépendance entre une mère et son petit enfant.
Alors que conclure ?

Qu’il serait peut-être plus sage de réserver le mot dépendances à ces liens proprement humains qui sont indispensables à la vie et d’adopter clairement le terme « addictions » pour rendre compte des situations de dépendance-maladie.

© Dr Lionel Bénichou

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