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Une lecture clinique de l’œuvre ultime de Malcolm LOWRY
Une lecture clinique de l’œuvre ultime de Malcolm LOWRY
vendredi 4 novembre 2005.
Lionel BENICHOU ©
Ultime ?...Avec Malcolm LOWRY, il est difficile de le prétendre. Lowry a une idée, il écrit un texte, le déchire, recommence, perd le manuscrit, reprend son idée quelques mois plus tard, écrit un nouveau texte, retrouve le précédent, s’en inspire... Regrette... Recommence...Et pendant ce temps-là, de multiples souffrances phobo-obsessionnelles le torturent et... il s’alcoolise abondamment...
À 48 ans, il mit un terme barbiturique à une vie commencée en 1909 en pays de Galles. À part le grand-père maternel norvégien qui était capitaine dans la marine marchande, Malcolm Lowry jouit d’une bourgeoise ascendance britannique (et de l’éducation qui va avec).
Le grand-père capitaine insuffle à son petit-fils l’appel du large : À 18 ans Malcolm s’engage comme homme de pont sur un cargo en partance pour la Chine et le Japon. Il y contracte le virus de l’errance planétaire, la découverte du prolétariat et des mondes nouveaux avant de reprendre des études brillantes à Cambridge. En 1933, à 24 ans, Il commence à écrire des textes publiables ...
« Ultramarine » est un premier roman inspiré par son expérience de matelot. Il s’engage ensuite dans la rédaction de son Grand Œuvre qui va l’occuper le restant de ses jours. Dans ses écrits Lowry ne cesse pas de faire référence à son désespoir et aux contre-mesures alcooliques qu’il y oppose...
Son ambition d’auteur est d’écrire une « Divine comédie ivre » , La pièce principale « L’Enfer », sera « Under the vulcano » Dont le premier titre français est : » En dessous du volcan ". Avec cet ouvrage, l’écrivain Lowry, féru de cabale, nous lègue un chef d’œuvre de la littérature du XX° siècle : L’auteur croit au pouvoir mystérieux des nombres : Douze chapitres d’alcool et d’amour dont l’action se déroule en douze heures, le 2 décembre 1938 à l’ombre du volcan méxicain Popocatépetl.
Si « En dessous du volcan » est “l’Enfer” de la « Divine Comédie » de Lowry, « Lunar Caustic » en représente le purgatoire.
Nous ne connaîtrons jamais le « Paradis » qui fut détruit dans l’incendie d’une roulotte, en Colombie britannique. L’auteur et sa deuxième épouse y avaient élu domicile à partir de 1939. (On doit d’ailleurs à cette épouse le sauvetage du manuscrit de « En dessous du volcan » .)
En 1934, Lowry avait été hospitalisé quelques heures dans le service de psychiatrie de l’hôpital Bellevue à New York. Cette brève expérience féconda l’idée d’une nouvelle, écrite et re-écrite plusieurs fois jusqu’à la fin de son existence et qui nous est restée avec le titre de « Lunar caustic ».
Deux versions de la même nouvelle sont accessibles dans le même volume Quelle version choisir ? la première : « Le caustique lunaire » fut publiée en français sous ce titre, du vivant de Lowry. Son dénouement laisse présager un rebondissement positif en dépit de l’immédiate re-alcoolisation du héros à sa sortie d’hôpital. La seconde version est « Lunar caustic", publiée par la veuve de Lowry, après son décès, à partir des ultimes manuscrits remaniés par l’auteur. Cette version abandonne au bas de la dernière page le héros « se recroquevillant comme un embryon dans le coin le plus obscur du bar. »
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Bill, ce héros, est un pianiste de jazz anglais et alcoolique qui a perdu (?) son orchestre dans le grand New York et qui se retrouve en psychiatrie, à l’hôpital Bellevue, au bord de l’East River ...La vieille épave d’une péniche de charbon gît, éventrée, envasée près des murs de l’hôpital et joue un rôle symbolique important dans l’histoire.
Bill est, à n’en point douter, un double de Lowry, comme l’est Geoffrey le consul britannique d’« En dessous du Volcan ». Bill est aussi un double des héros admirés par Lowry : Melville (l’auteur de Moby Dick) et Bix Beiderbecke, musicien de jazz alcoolique, pianiste et surtout trompettiste dont la carrière fut interrompue en 1934 par une pneumonie mortelle (l’année où Lowry fut hospitalisé à Bellevue). Il nous reste de Bix Beiderbecke, l’enregistrement d’une pièce au piano, au petit matin d’une nuit musicale alcoolisée : « In a mist... Dans un brouillard... » Thème que Bill-Lowry en cours de récit, va interpréter pour ses compagnons de l’hôpital Bellevue...
Quel est l’intérêt clinique des écrits de Malcolm Lowry et en l’occurrence, de « Lunar caustic " ?
Il y a quelques années, lors d’un colloque consacré à l’ivresse, organisé par notre regretté collègue le Professeur Yves Pélicier, j’avais essayé de souligner l’intérêt de certaines pièces littéraires pour appréhender les modifications du temps vécu sous ivresse chez les sur-consommateurs d’alcool devenus dépendants. J’avais fait appel pour cela à William Styron et (déjà) à Malcolm Lowry.
Dans « Lunar caustic », il m’apparaît que Lowry illustre les états d’altération de la conscience qualifiés d’ oniroïdes par les psychiatres classiques et de façon très insatisfaisante qualifiés « d’états schizophréniformes » par les successifs D.S.M. consensuelles .
Les états oniroïdes caractérisent « des activités psychiques où sont intriqués des modes de pensée vigile et des modes de pensée hypnagogique » précisait, il y a près de huit décennies, à Paris, le psychiatre de l’infirmerie du dépôt de la Préfecture de police : Gaétan de Clérambault.
Ces états ont fait l’objet d’un remarquable rapport de mon maître Sven Follin au congrès de psychiatrie de Nancy en 1963.
Sven Follin : « ...La réalité s’estompe pour être éprouvée comme un rêve... ...Il se perd toute référence possible du subjectif et de l’objectif... Sans véritable état confusionnel. La conscience n’est pas confuse, elle est crépusculaire...Elle est distraite, car elle est concentrée sur une thématique délirante.... Le fortuit des événements perd toute sa neutralité pour ne concerner que le sujet qui, ainsi, s’éprouve lui-même comme étant le centre du monde. »
Exemple : au début du texte de "Lunar caustic « : Bill, le héros de l’histoire, erre de bar en bar autour de l’hôpital avant de se décider à en passer la porte : « Dans une rue proche du quai où une cloche tinte, il s’arrête un instant ; une horrible vieille femme dont la figure ravagée se dissimule en partie sous un voile noir, essaie de jeter une lettre à la boîte, essaie à plusieurs reprises, échoue, mais pour finir, réussit à la poster de ses mains tremblotantes qui ne ressemblent en rien à des mains.
Une idée bizarre le frappe : cette lettre pourrait être pour lui. Il boit une gorgée à la bouteille. »
Lowry démonte admirablement le mécanisme de la façon d’être au monde, de Bill qui est bien, et je cite Follin : « bloqué dans sa subjectivité intime, incapable comme le sujet normal de dépasser l’apparence des choses, d’en situer l’objectivité, il est renvoyé à sa propre angoisse... »
Et l’anti-angoisse de référence pour Bill est bien de « boire une gorgée à la bouteille ».
Follin précise aussi le sens de la catastrophe existentielle du délire oniroïde : « Les événements fortuits perdent leur neutralité pour concerner spécifiquement le sujet qui, alors, s’éprouve comme étant le centre du monde. »
La rencontre de la vieille femme qui poste une lettre précède de peu l’entrée de Bill à l’hôpital :« C’est là son objectif, portant la bouteille à ses lèvres, il prend une abondante gorgée finale ; des filets de liquide coulent le long de son cou, se mélangent à la sueur...
...Avec le fracas frémissant d’un vaisseau lancé contre les récifs, la porte se referme derrière lui. »
Mais dans l’hôpital commence un sevrage sans assistance ...Et Lowry raconte :« L’homme qui avait donné le nom de Bill Plantagenet ... S’éveilla, certain d’une chose : il était sur un bateau. Sinon, d’où seraient venus ces bruits isolés strident, ce vacarme de fer frappant du fer ? Il reconnut le ruissellement de l’eau contre les hublots, les pas pesants qui martelaient le pont, au-dessus de lui le continuel FrèreJacques FrèreJacques des machines. Il était sur un bateau qui le ramenait en Angleterre, que de toute façon, il eut mieux fait de ne jamais quitter. Puis il prit conscience de son propre corps malodorant, qui frissonnait. La lumière du jour darda ses flèches douloureuses contre ses paupières. Il les souleva et vit trois matelots noirs qui lavaient le pont vigoureusement. Il referma les yeux « impossible » se dit-il...
...Le tintamarre devenait plus intolérable...L’équipage semblait se multiplier d’étrange façon. Des hommes de plus en plus nombreux, contusionnés, blessés et toujours ivres, que des premiers maîtres chassaient dans la coursive, tombaient, vociférant face contre-terre, ou bien s’endormaient brusquement sur leurs couchettes.
Il s’était réveillé. Qu’avait-il fait la nuit précédente ? Joué du piano ? Etait-ce vraiment la nuit précédente ? Rien du tout peut être.
Pourtant le remords lui lacérait les entrailles. Il avait besoin de boire, désespérément... »
« Oui ou non ses yeux se fermaient-ils ? Des formes hideuses s’élançaient hors des couvertures en bredouillant en frottant leurs poils contre son visage, mais il ne pouvait absolument pas remuer ...Des voix,une prosopopée de voix refluaient, revenaient, des caquetages des cris, des cajoleries ; des voix qui l’exhortaient à ne plus boire, à mourir, à se damner. ... » Les hallucinations se compliquent : « Sur un lit en désordre, maculé de sang, dans une maison à la façade soufflée, un énorme scorpion violait avec gravité une négresse manchote. Sa femme lui apparut le visage inondé de larmes, pleine de pitié mais pour se métamorphoser en un Richard III qui bondit de l’avant, prêt à l’étouffer. »
Là, pour Bill, va s’arrêter l’expérience délirante oniroïde « Où le rêve délirant, ineffable, magique, sensorialisé, kaleidoscopique, remplit une conscience altérée et pour tout dire crépusculaire... » (Sven FOLLIN)
À propos de cette expérience, on peut soupçonner la grande responsabilité du sevrage car Bill n’a plus à disposition la goulée d’alcool qui lui permet d’en émerger transitoirement. Sorti de son rêve, Bill va prendre contact avec la réalité du monde de l’hôpital, en particulier avec deux êtres, compagnons d’infortune : Ceux qui vont lui manifester de la compassion sont un garçon de quinze ans Garry, qui s’est arrêté de grandir, comme Peter Pan, et un vieil homme : Kalowsky, né en Lituanie et qui se définit lui-même comme un vieux Juif errant.
L’expérience clinique nous démontre chez les alcooliques dépendants des capacités d’augmentation de tolérance inouïe avec des alcoolémies records que le sujet est obligé de maintenir...Coûte que coûte...afin d’échapper aux spectres du sevrage.
On peut soupçonner que de façon fugace des expériences oniroïdes surviennent, s’effacent, recommencent...Elles ne sont certainement pas démasquées à tout coup.
Je me souviens d’une patiente hospitalisée depuis trois jours et chez qui nous avions décidé un temps d’observation sans médicaments dans la mesure où elle ne paraissait pas souffrir du sevrage...Le matin du troisième jour notre visite fut mal accueillie par la patiente. Le visage fermé, sur un ton de reproche, tendant l’index, elle questionna :« Pourquoi avoir placé cette grenouille sur ma table de nuit ? » Elle désignait une serviette verte un peu froissée à proximité de son lit...Cette femme ne présentait ni tremblements évidents ni aucun signe dénonçant un état de sevrage...
Je dois souligner le risque induit par ces expériences qui re-modèlisent les affects du sujet et qui les placent épisodiquement au « centre du monde ». Elles peuvent constituer la matrice d’une trame délirante et s’organiser en chronicité psychotique...
Dans les démarches de bonnes pratiques cliniques qui concernent les alcooliques nous sommes invités à rechercher systématiquement des comorbidités qui sont pratiquement la règle dans l’évolution d’une « maladie alcoolique » Des bizarreries du monde vécu dans un contexte de conscience obscurcie peuvent survenir tout au long d’une vie d’alcoolisé et leur recherche systématique ne devrait pas appartenir en exclusivité au seul psychiatre...
En sus des qualités littéraires somptueuses et du plaisir donné au lecteur, le texte de « Lunar caustic » a d’incontestables vertus didactiques.
Il nous faut lire et relire Malcolm Lowry...
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