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Documentation F3A
Alcool, Alcoologie, Alcoolisme
Parole pleine, parole vide…
Parole pleine, parole vide…
vendredi 6 février 2004.
Les lieux de parole se multiplient ; la psychanalyse n’en a pas l’apanage. Dans l’abord des conduites addictives, comme ailleurs, la norme est l’écoute. Pourquoi dans ce contexte recourir à la psychanalyse ? Ce fut a priori ma question. Toute parole induit que celui qui l’écoute a un pouvoir, c’est l’exploitation différente de cette position qui modifie les pratiques : l’analyste écorne la croyance au symptôme sans chercher à rendre conforme, à redresser. A priori l’addiction n’est pas un symptôme au sens analytique mais elle peut se constituer comme tel par le travail en amont d’une équipe, elle s’articule comme symptôme lorsqu’elle fait l’objet d’une demande.
Le sevrage prive le sujet d’un arrangement avec la réalité, d’un mode d’exister qui le protège, fût ce dans la souffrance, et qui instaure une illusion, modifie ou gomme les affects. La privation des substances révèle, réactualise ce avec quoi se débat le sujet. Cet intolérable est un facteur de reprise des consommations.
Freud évoque le processus addictif comme une intoxication produite par l’introduction de substances dont la présence dans le sang procure des plaisirs immédiats ; il fait le parallèle avec l’état obtenu par le chimisme intrinsèque notamment la crise de manie, sans consommation de stupéfiants. Ce qui fait évidence dans la ligne du DSM4 (que certains comportements signeraient la psychose), n’a pas cours ici : la dépendance ne révèle pas une structure psychologique, elle la brouille. La prise de substances peut provoquer des déclenchements psychotiques, leur arrêt en dénouant le montage opérationnel, peut dévoiler l’état pathologique. La nature du travail analytique à entreprendre est relative au diagnostic au-delà de la dépendance. Ce qui prime, c’est de repérer la fonction de cette dépendance dans le vécu quotidien du sujet.
La multiplicité des formes fait obstacle à une généralisation simpliste à partir de concepts analytiques : pulsion orale, attachement à la mère, soit ! mais quel effet éphémère à interpréter pour le patient ! L’écoute dont il s’agit en psychanalyse n’est pas une écoute globale ; elle permet de faire le distingo entre « la parole pleine et la parole vide [1] ». « C’est une écoute qui répartit ce qui est de l’ordre de l’imaginaire, de la fantasmatisation […] et qui invite à en dégager quelque chose qui est beaucoup plus rare, fugace, interrompu, qui est la parole vraie, là où la dynamique symbolique est susceptible de re-manier ce qui est imaginaire et contingent »
L’élaboration d’une demande prend du temps, se poursuit parfois d’une cure de sevrage à l’autre. Lors de cette étape, un éclairage psychanalytique permet parfois de donner un déclic, un mot peut inciter le patient à ré-interpréter lui-même sa propre histoire. Il ne s’agit pas d’engager le sujet dans un travail au long cours mais de cerner une bribe du réel qui le poursuit dans sa dépendance, de ce qu’il répète sans rien en savoir, qui le pétrifie, l’englue dans une jouissance douloureuse. Il peut s’en suivre une demande de cure ou la nécessité d’un soutien à visée pacifiante. Concernant les effets du « déclic » qui n’ouvre pas sur une cure psychanalytique, voici un cas qui illustre les effets de cet aperçu fugace. C’est l’un de ceux qui ont orienté mon exercice.
Ce sujet est fils d’une mère alcoolique, persuadé que son alcoolisme n’a aucun rapport avec celui de sa mère. Lorsque je le rencontre, il « a plongé » dans l’ivresse, à la suite d’une déception amoureuse six ans plus tôt. Les seuls arrêts ont eu lieu dans les structures où son frère le faisait régulièrement enfermer. Je le rencontre à l’issue d’une cure, il lui faudra 6 mois
pour décliner les coordonnées de sa position.
A sa première question : puis-je tenir la fonction de père, en suis-je digne -il a une fille adolescente- correspond un premier temps au cours duquel il reconstruit son histoire familiale ; s’en substitue une autre : celle de son rapport aux femmes, question qui dévoile indirectement la rivalité à son frère. Il est dans une position de perpétuelle attente avec toutes les femmes et à creuser cette sensation une scène infantile resurgit : le soir il attendait sa mère sur le chemin de la maison, voyait les phares au loin et sombrait dans la déception quand ils bifurquaient. La colère le prend : Non, il n’attend pas sa mère comme il me soupçonne de vouloir le lui faire dire.
Au cours des deux séances suivantes, il évoque ses pratiques sexuelles, « Ce côté voyeur de la déchéance de la femme ». De fausses bonnes raisons « suspendent » son travail, comme il le dit encore 4 ans plus tard lors de ses rencontres avec le médecin qui me l’a adressé, travail au terme duquel il a renoncé à l’alcool, repris une activité professionnelle et une vie amoureuse. Il serait tentant de faire le parallèle entre la déchéance alcoolique d’une mère possessive, toujours en demande d’amour, dont il s’est protégé en la fuyant et le fantasme qui conduit sa vie sexuelle adulte et avec lequel, il semble qu’il ait également pris ses distances. Ce sujet n’a pas formulé ce lien ni cherché davantage ce qui, de l’Autre, animait sa pulsion. Pourtant là-encore la coupure opère.
Pour d’autres patients, le sevrage ou ses tentatives s’accompagnent de rechutes au cours desquelles se démasquent fugacement les enjeux de l’addiction. L’accompagnement au long terme permet de réduire le temps de l’éclipse et d’avancer à un rythme autrement plus lent. Certains-mêmes ne sortiront peut-être pas de cette nécessité impérieuse d’une consommation qui les fait exister car parfois l’addiction stabilise un sujet, le préserve d’un déclenchement psychotique. Lorsque la demande de sevrage existe, il s’agit donc de procéder avec prudence, d’accompagner le patient dans l’élaboration d’un nouage qui prenne le relais de la dépendance. Mais ceci pourrait faire l’objet d’un autre article…
Sylvie GOUMET
DEA de psychanalyse
Marseille
[1] Jacques-Alain Miller
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