Article de la base documentaire de la F3A

Vous êtes ici Documentation F3A Alcool, Alcoologie, Alcoolisme Groupes de paroles, pépinières de liberté…

Groupes de paroles, pépinières de liberté…

Dr Lionel BENICHOU ©
vendredi 21 mai 2004.

Parole et nature humaine sont indissociables. Ce phénomène reste un objet de curiosité pour beaucoup de personnes comme en témoigne la diffusion à succès de L’homme de parole, ouvrage du linguiste Claude Hagège. Ce livre fut, en dépit de son caractère spécialisé, un best seller il y a une quinzaine d’année. La parole permet à l’être humain de “ fonctionner ” socialement : Parole et Société sont indissociables. L’homme ne parle que dans la mesure où il est un être social. Il ne reste un être social que dans la mesure où il peut parler et le lien social est une impérieuse condition de survie des individus humains. Notre culture du XXI° siècle est elle conforme à cet impératif ?

Sur l’écran de nos téléviseurs apparaissent des fantômes qui nous bombardent de messages variés et manipulent nos vies émotionnelles : Grâce à ces fantômes ne prenons nous pas l’habitude de recevoir sans dialoguer et de subir sans répondre ? Nos fonctions d’échanges tendent ainsi à s’appauvrir dans la mesure où s’appauvrissent les fonctions de solidarités sociales. Une saturation par les médias reçue passivement, donne l’illusion de les satisfaire. Dans la réalité, nous sommes saturés de messages médiatiques qui ne seront jamais susceptibles de compenser notre solitude existentielle.

Cette situation de « bulle autistique » m’apparait caricaturale dans les transports en commun : Nous y rencontrons des adolescents ou de jeunes adultes dont les oreilles sont bouchées par les oreillettes dispensatrices de musique qui saturent leurs tympans et leur préparent la surdité des vieux jours …Tout en les isolant complétement des êtres humains qu’ils cotoient.

Dans nos bulles personnelles. nous sommes alors disponibles pour des expériences faussement compensatrices de l’appauvrissement des liens sociaux. Les procédés les plus radicaux et les plus accessibles de compensation des liens sociaux sont les usages de produits psycho-actifs. Le plus utilisé d’entre eux, avec le tabac, reste l’alcool éthylique ( bientôt talonné par le cannabis…)

Certains des grands crus nous sont présentés par la culture médiatique avec un label de respectabilité absolue : Comment oserait-on affirmer que nos vins de prestige contiennent de l’alcool ?…Cet étonnement scandalisé est très à la mode ces temps-ci. Très récemment, les exploitants des grands crus de Bourgogne comme ceux du Bordelais d’ailleurs, ont réclamé un aménagement de la Loi Evin à leur profit en arguant qu’une bouteille de Château-Margaux ou de Gevrey-Chambertin ne pouvait être qualifiée de produit alcoolique…Le chroniqueur célébre d’un grand hebdomadaire hurla même au scandale en prévoyant qu’un jour on osera, comme on l’a fait sur les paquets de cigarettes, apposer une étiquette proclamant : “Le Pomerol tue ”. De fait, les réputations des boissons alcooliques comme le vin, réputations qui furent bâties au fil des siècles par la tradition, fournissent aux alcoolo-dépendants un bon contingent d’alibis qui enfermeront les victimes dans leur solitude… Peut-on reconstruire les fonctions de lien ?

« Nous sommes du même sang toi et moi… » Dans le monde de la jungle du Mowgli de Rudyard Kipling cette phrase est le « maître mot » de sauvegarde qui désarme l’agresseur. Le « père » de Mowgli donne ainsi au “maître mot ” un pouvoir de paix et d’harmonie. Mais il s’agit toujours d’une parole échangée dans la langue du locuteur interpelé : Le Livre de la jungle nous apprend que l’ours Baloo a appris à Mowgli à prononcer le « maître mot » dans toute les langues des menaces à quatre pattes que Mowgli serait susceptible de rencontrer. Les seuls qui ne comprennent pas le « maître mot » sont les singes Bandaar-Log … qui, comme par hasard ( il s’agit de l’humour de Rudyard Kipling ) sont des carricatures d’humains qui veulent s’emparer de Mowgli pour apprendre la science des hommes et dominer les habitants de la jungle.

Pour qu’une parole puisse porter, il est nécessaire qu’elle soit comprise et apaisante et fasse référence à la part d’identité commune des interlocuteurs. Il n’est pas suffisant de se parler pour réveiller les fonctions d’échange avec un interlocuteur, encore est-il nécessaire de reconnaître une part d’identité commune qui éveille l’intérêt réciproque. Cette reconnaissance est magnifiée dans le cadre élargi d’un groupe dépositaire d’une culture commune, d’une communauté d’expérience facilitant grandement le désir de connaître autrui et de recevoir sa parole. Il se développe une véritable fonction d’« entre-nous » qui permet à celui qui avait perdu ses fonctions d’inter-relation de les reconstruire.

Alcools et dépendance En dépit de l’apparente cohérence de notre personne, nous sommes multiples : Un, personne, cent mille… c’est le titre d’un livre du grand dramaturge italien Luigi Pirandello auteur des Six personnages en quête d’auteur L’usage de substances psycho-actives, comme le sont les boissons alcooliques, peut entraîner chez certaines personnes un état de dépendance. Ce phénomène enferme l’individu dans la nécessité d’usage du produit. Or, cette dépendance réduit le consommateut piégé à l’état d’esclave d’une version alcoolisée de sa personne alors même qu’il croit en avoir conservé la maîtrise.. L’usager alcoolomane va s’enfoncer dans le marasme d’un enfermement de solitude. car Il ne peut dialoguer qu’avec lui-même plus précisemment Il ne peut dialoguer qu’avec les variantes de son être-propre variantes induites par le manque ou le trop-plein d’alcool.

Paroles échangées et liberté reconquise : Un groupe de parole réunissant des sujets ayant affronté des expériences semblables à la sienne, font qu’un individu enfermé dans sa dépendance peut se sentir compris et accepté sans jugement a priori ( condition élémentaire pour qu’il puisse reprendre reprendre confiance en lui). L’esclavage du produit ne lui apparait plus inéluctable et ce groupe, au sein duquel une parole qui le concerne peut s’échanger et va réveiller de ce fait les fonctions de lien social.

Quelles peuvent-être les meilleures conditions d’efficacité d’un groupe de parole “ éveilleur de liens sociaux ” ? La théorisation du fonctionnement des groupes de parole a fait l’objet de nombreux travaux tout au long du siècle derniers, travaux qui sont bien résumés par l’ouvrage classique de D. Anzieu et J.-Y. Martin “La dynamique des groupes restreints”.

Comme moyens d’améliorer la fonction de communication dans le groupe, Anzieu et Martin pointent, entre autres conditions individuelles, à la fois une connaissance de soi et la faculté de se mettre à la place de l’autre. Du coup la disponibilité et la faculté de savoir écouter coulent de source… Mais ce sont dans le cadre des groupes restreints, homogènes qui comportent de 12 à 15 individus au plus et au moins 3 à 4, que les conditions optima sont réunies. “ Prendre la parole ” dans la vie courante est parfois insurmontable pour certaines personnes. À l’abri du groupe, cette prise de parole a beaucoup plus de chance d’advenir que dans la vie courante car les règles de confidentialité groupale (“ce qui se dit en groupe ne sort pas du groupe”) qui s’ajoutent à un cllimat affectif de disponibilité à l’Autre, de sympathie au sens fort, permet la reconstruction des liens.

Un exemple vécu : Il y a quelques années, le service hospitalier dont j’étais responsable accueillit pour “sevrage” une femme jeune, mariée, mère de famille qui n’avait pu résoudre ses angoisses et sa peur d’ Autrui qu’en buvant… Elle était vite tombée dans le piège de la dépendance alcoolique : ne pouvant s’arrêter de boire quand elle commençait à le faire et souffrant la torture quand elle ne pouvait satisfaire son désir obsessionnel d’alcool. Présentes dans le service en même temps qu’elle, Il se trouvait cinq autres femmes alcoolo-dépendantes. L’infirmière surveillante du service eu l’idée ( et je l’y encourageai ) d’organiser des réunions purement féminines, bi-hebdomadaires, avec ces six femmes souffrant du même genre de problème. La patiente en question fit partie du projet et, bien qu’elle n’aie, durant son séjour à l’hôpital, jamais eu le courage de prendre la parole elle se trouvait très à l’aise dans ce groupe. La sortie du service étant décidée, elle sollicita la possibilité de participer aux réunions une fois “dehors”. Ce qui lui fut accordé. La première fois qu’elle revint participer au groupe, ce fut pour elle une révélation : Sa parole était libre…elle parla, parla…heureuse comme elle ne l’avait pas été depuis longtemps…mais si la parole était libérée, le désir obsessionnel de boire n’était pas vaincu. Quand elle repris le volant pour rentrer chez elle, elle planait sur un petit nuage. Nous apprîmes la suite par une lettre qu’elle écrivit le lendemain à l’équipe du service : “ La nuit était tombée. En traversant l’agglomération de B… je fus interpelée par la lumière de la grande surface à la sortie de la ville. Une voix résonna dans ma tête…elle disait : « ça s’arrose !… » Il n’était pas question que je résiste… Imaginez mon état quand je rentrais chez moi heureusement sans encombre…”. Ce fut la dernière alcoolisation. La lettre se terminait ainsi : “ J’ai compris, mais je veux m’en sortir sans nouveau séjour hospitalier… ” Effectivement, ce fut le début de la reprise en main de sa vie… Je sais que, depuis cette aventure, elle va bien… et continue à s’appuyer sur la fréquentation d’un groupe de parole néphaliste (anciens consommateur d’alcool qui ne boivent pas).

De cette histoire on peut retenir que ce changement s’est effectué en deux temps : Une sorte d’incubation qui se déroula à l’abri de l’hospitalisation. Ce premier temps représentait la découverte de l’apprentissage du contact verbal avec les Autres. Le deuxième temps fut explosif et jubilatoire : la découverte de la sa liberté de paroles. Elle pris alors conscience de la pseudo liberté de choisir qui prend les traits d’un rite social de tradition ( “ ça s’arrose !…” ). Je crois aussi qu’il y a eu un troisième temps : Celui de la relation écrite de l’histoire conclue par une affirmation de libre arbitre : “ Je ne veux pas être hospitalisée… ”.

Les cousins des groupes de parole : Quand la parole transite par des textes élaborés à partir d’une contrainte de mots que le groupe s’impose, il s’agit des ateliers d’écriture. Les participants se réunissent à date fixe. Ils lisent à haute voix leur création devant le groupe et confrontent ainsi les textes élaborés chacun pour soi. La contrainte de mots stimule l’imaginaire que le groupe permet de verbaliser…Et les auteurs des textes stimulent ainsi leur audace de créativité. Plus récemment, un des promoteurs-animateurs des ateliers d’écriture (Le Dr Eric Hispard) a imaginé et mis en pratique l’aventure des “ Ateliers de senteur ” Les participants confrontent les verbalisations induites par des échantillons odorants répertoriés. Là encore, il s’agit de réveiller l’expression d’une parole engourdie par la dépendance.

Groupes de parole, ateliers de créativité…Ces voies groupales d’une conquête de liberté permettent ainsi au sujet d’être finalement l’auteur principal de sa délivrance.

1)Alcool, Alibis et Solitudes de Morenon & Rainaut Seli Arslan édit.

2) “La dynamique des groupes restreints” D. Anzieu et J.-Y. Martin P.U.F.édit. 1968

Dr Lionel BENICHOU ©

Version imprimable de cet article Version imprimable
Contacter la Fédération des acteurs de l'alcoologie et de l'addictologie: Retrouverez les coordonnées de la F3A, Vous trouverez aussi un bulletin d'adhésion imprimable pour l'année 2008

Rubriques

Votre structure