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Documentation F3A
Alcool, Alcoologie, Alcoolisme
Du plaisir au médicament, du médicament à la dépendance Partie 1
Du plaisir au médicament, du médicament à la dépendance Partie 1
Juin 2000, page 28
Le Monde Diplomatique
Patrick Fouilland
En France, quelque chose a changé dans l’approche des drogues.Longtemps otage des producteurs de substances légales (alcool, tabac et médicaments) et de positions idéologiques, le débat s’est enfin ouvert à partir de données scientifiques et sanitaires.Un livret largement diffusé par les pouvoirs publics vise à informer pour réduire les risques ; on y rappelle que la France se caractérise, à l’échelle européenne, par une importante consommation d’alcool, directement responsable de 7,2 % des décès masculins. Une pratique culturelle ambivalente, qui appelle des réponses originales.
« L’abus d’alcool est dangereux pour la santé. » Tout le monde le sait… et personne n’y croit. Répété à l’envi sur chaque bouteille, ce slogan a-t-il encore un sens ? L’abus, c’est pour les autres, quelques autres, les « alcooliques ».
Et pourtant… On dénombre quelque 40 000 morts chaque année en France, conséquence directe ou indirecte de l’alcool. De cinq à six millions de personnes sont concernées par le problème, de deux à trois millions sont dépendantes, près de 30 % des personnes hospitalisées ont un problème d’alcool important. L’alcool est une drogue dure, les spécialistes le disent (1), et semblent enfin entendus : en dépit de la levée de boucliers du lobby des alcooliers, le gouvernement a en effet, en 1998, étendu à l’alcool le champ de la Mission interministérielle de lutte contre la drogue et la toxicomanie (Mildt) - une véritable petite révolution. Non seulement l’alcool est une drogue dure, mais elle est celle qui pèse le plus lourd sur la société française : plus de la moitié des 218 milliards de francs de dépenses sociales annuelles (2) liées à l’usage de l’ensemble des drogues licites et illicites.
Outre le fait qu’ils cachent d’importantes disparités, les chiffres globaux sont paradoxaux. Car la consommation moyenne d’alcool en France a diminué depuis une trentaine d’années, passant de 22 litres d’alcool pur par habitant de plus de quinze ans et par an à 15 litres. Mais ce qui a baissé, en réalité, c’est l’usage régulier de vin de consommation courante. D’où ces chiffres encourageants de prime abord (3). En revanche, les consommations d’alcools forts et de bière, elles, ont augmenté. L’usage traditionnel de boissons alcooliques (gastronomie, vin à table, apéritifs) cède peu à peu le pas à des modes de consommation de type anglo-saxon ou nordique (alcoolisations de soirée ou de fin de semaine), et à la recherche délibérée d’ivresses massives. En fait, ces trois modes d’utilisation de l’alcool coexistent, voire s’additionnent, de plus en plus. Les usagers, quant à eux, sous-évaluent de façon quasi automatique les quantités qu’ils absorbent. Quand on les interroge, 75 % des consommateurs estiment boire « moins que la moyenne ».
L’âge où l’on commence à prendre de l’alcool est en baisse constante (11 ans à présent) et les conduites problématiques surviennent de plus en plus tôt. La consommation simultanée de multiples produits à visée psychotrope - licites ou non - est de moins en moins rare. Plus grave encore, peut-être, la tolérance des adultes à l’égard de l’ivresse des très jeunes consommateurs (4) : 10 % des collégiens (dans la tranche d’âge 11-13 ans) reconnaissent avoir été ivres au moins une fois au cours des trois derniers mois.
Si la dramatisation n’a jamais changé la donne dans une situation problématique, le silence et le déni ne font pas mieux. Pour espérer résoudre cette question, peut-être faudrait-il se rappeler le propos d’Albert Einstein : « Lorsque, malgré beaucoup d’efforts, un problème résiste, c’est que ses fondements ont été mal posés. » Or l’alcool « résiste » bel et bien.
Quand un médecin néerlandais, Magnus Huss, a forgé en 1848 le néologisme « alcoolisme », transformant en maladie ce qui était alors considéré comme un comportement répréhensible - l’ivrognerie -, il a probablement rendu service aux intéressés. Ceux-là avaient davantage besoin d’aide et de soutien que de stigmatisation. Mais ce glissement sémantique a eu d’autres conséquences, entre autres celle de médicaliser un problème et d’ouvrir la voie à plusieurs malentendus persistants. En parlant de maladie, on pense traitement. On recherche alors des solutions extérieures au sujet et l’on considère tous les comportements problématiques en relation avec l’alcool comme pathologiques. Or ils ne le sont pas tous, pas toujours, tant s’en faut. L’ivresse occasionnelle d’un jeune, ou la conduite sous l’empire d’un état alcoolique, par exemple, si elles sont problématiques, ne sont pas nécessairement pathologiques.
Quand les conduites d’alcoolisation sont progressivement entrées dans le champ de la médecine, il y a une centaine d’années, deux écoles ont vu le jour, irrémédiablement antagonistes, sauf pour quelques utopistes : une clinique du produit et une clinique du sujet.
Une pratique culturellement établie
LA clinique du produit rend l’alcool responsable des désordres sur la santé des individus, sur leurs comportements, et sur les conséquences sociales que cela entraîne. Cette approche n’est pas sans argument. Elle a inspiré bien des politiques visant à contrôler, à restreindre la production, la vente, la consommation, la promotion de boissons alcooliques, mais n’a pas abouti à de grands changements (5). Cette clinique recherche en priorité des solutions médicales, médicamenteuses ou comportementales.
La clinique du sujet considère l’individu davantage que ses comportements. Quand l’alcool devient source de problèmes pour un individu, celui-ci, pour s’en sortir, ne peut qu’en prendre la mesure et rechercher en lui les moyens d’y faire face. La clinique du sujet se propose donc d’aider l’intéressé en l’accompagnant dans un cheminement libérateur, jamais en lui apportant la solution.
Le propre de la santé publique est de considérer des populations et d’identifier les risques qu’elles encourent pour conduire des actions de prévention et d’information. Bien timides en général, les diverses stratégies employées se sont révélées inefficaces en matière d’alcool. Il y a fort à parier qu’elles continueront de l’être aussi longtemps qu’elles considéreront ce produit comme étant d’abord un problème - c’est aussi un remède - et le consommateur comme déjà un malade.
Aborder la question de l’alcool ne peut se faire sous le seul angle de la santé publique. Il s’agit d’une pratique culturelle solidement établie en France. Par conséquent, la réponse doit d’abord être culturelle. Si produire, vendre, inciter à consommer de l’alcool (pour une société), en acheter, en utiliser (pour les personnes) comporte des risques, ces derniers ne sont jamais dissuasifs. L’alcool procure un plaisir, rend des services qui apparaissent à ses utilisateurs comme bien supérieurs aux risques encourus. D’où la difficulté à regarder le problème en face.
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